Dossier spécial
Le virtuel,
les nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC)
et la santé mentale

 

Introduction

Serge Lebovici
L’Internet, vous avez dit ?

Sylvain Missonnier
Sous le signe du lien numérique,

Les jeux vidéo

Michael Stora
Addiction au virtuel : le jeu vidéo

Michael Stora
La marche dans l’Image : une narration sensorielle

Sylvain Missonnier
Les jeux vidéo en question

Serge Tisseron
Jeux vidéos : la triple rupture

François Lespinasse, José Perez
Un atelier thérapeutique « Jeux vidéo » en hôpital de jour pour jeunes enfants

Jean-François Vezina
La ficelle virtuelle

L'internet dépendance, une nouvelle forme d'addiction ?

Dan Véléa
Cyberaddiction et réalité virtuelle

François Marty
Addiction adolescente au virtuel

Le virtuel et la clinique

Metodi Koralov
La communication en ligne et son influence sur l’estime de soi et le concept de soi chez les adolescents âgés de 15-17 ans

Sylvain Missonnier
Pour une psycho(patho)logie du virtuel quotidien

Sylvain Missonnier
La relation d’objet virtuel et la parentalité ingénue

Juliette Dieusaert
Un forum par Internet, pour des malades et familles touchés par l’ataxie de Friedreich : enjeux, représentations et perspectives

Sylvain Missonnier
Préfaceà l'ouvrage Psychanalyse du Net de Michael Civin

Sylvain Missonnier
Des consultations et des psychothérapies sur Internet ?

Sylvain Missonnier
Dancing Babies

Sylvain Missonnier
Le vieil homme, l'enfant et le travail du virtuel

Le congrès du Lasi « La présence de l'absence »

Publication des actes du congrès :
Le virtuel, la présence de l’absent

Travaux du séminaire de Paris X Nanterre de Psychologie clinique « La relation d'objet virtuel »

Argument

Mémoires de recherche

Bibliographie

 

François Marty
Addiction adolescente au virtuel

Problématique

Depuis une quinzaine d'années, on observe dans nos sociétés un phénomène original : les parents travaillent de plus en plus et les enfants, dès leur plus jeune âge, sont confiés au bon soin des programmes de télévision. Tôt le matin, pendant que les parents s'activent pour préparer la maisonnée, ou après l'école, au moment où les enfants rentrent seuls — les parents étant encore, pour la plupart, occupés à leurs activités professionnelles —, la réalité virtuelle de certaines images télévisuelles trône dans le salon domestique, comme une baby-sitter moderne. L'écran s'impose : les enfants reçoivent passivement l'image et le son. Le temps est celui des séries télévisées, c'est lui qui rythme la vie familiale. Ces enfants qu'on appelle dans les banlieues « les enfants clé » (à cause de la clé qu'ils portent autour du cou pour pouvoir rentrer chez eux, en l'absence de leurs parents), assument leur solitude en jouant de façon plus ou moins constante et intense sur leur console de jeux vidéo. L'espace du jeu, fut-il vidéo, laisse plus d'initiative à l'enfant : il peut avoir prise sur l'image et sur le temps, il est actif. Les plus jeunes, parfois ainsi délaissés, adoptent des animaux virtuels, les Tamagoshi, avec qui ils vivent des relations maternelles ou fraternelles, creuset d'aptitudes compensatrices à prendre soin de l'enfant, ou indices des mauvais traitements à venir qu'ils infligeront à leurs propres enfants (2). Les plus âgés, mais les critères peuvent changer selon les familles, les quartiers, les milieux socioculturels, se branchent sur Internet et surfent sur le Web, à la recherche de rencontres pour jeux interactifs sans frontière, ou se schotchent sur des images qui défilent, comme jadis on regardait un livre illustré, ou l'on feuilletait avec frénésie un dictionnaire, en quête de définition salvatrice, libératrice d'angoisse. La rencontre semble toujours possible, à défaut d'autres humains, au moins avec de nouveaux sites, sous le signe de l'aventure, qui plus est, interactive.

Le tableau ne serait pas complet si on ne rapportait pas la « téléphonomania » de certains adolescents qui, à peine arrivés à la maison, n'ont de cesse de rappeler les copains et copines avec qui ils étaient, moins de dix minutes plus tôt, pour poursuivre la discussion qu'il avait bien fallu interrompre. La mode du portable, initiée par les aînés, démultiplie les possibilités de se brancher sur l'autre, notre monde apparaissant de plus en plus comme une conversation ininterrompue, sans queue ni tête, la possibilité technique de se joindre à tous moments créant le besoin d'appeler l'autre souvent pour lui dire les pires banalités : « Je suis dans le train, il est dix sept heures quinze, j'arriverai dans dix minutes », ou encore « C'est toi qui a appelé ? »... « Ah bon, je croyais, parce que j'ai entendu mon portable sonner, mais quand je l'ai pris, ça s'est arrêté. Excuse-moi. Salut ! ». Cette capacité technique de se joindre à tous moments annule le travail de séparation, les parents pouvant appeler leurs enfants ou inversement les enfants pouvant joindre à volonté leurs parents, sans que l'on ne sache plus très bien qui contrôle qui, qui cherche à se réassurer, à éviter l'angoisse de la séparation.

Nous ne ferons pas l'analyse de ces messages qui peuvent en cacher bien d'autres, mais cette évocation suffit à planter le décor de notre modernité, ambiance de sonneries, dans la rue, le métro, le TGV, le théâtre, les cours en amphi. Le monde est branché, mais sur quoi ?

Branchés, les adolescents le sont, walkman sur la tête, skate aux pieds. La mode est à l'image, de synthèse. Même à la coupe du monde, où l'on peut revoir en trois dimensions les images de certains buts. Notre culture veut que ça bouge. Mais à la maison, certains adolescents ne bougent plus : ils sont scotchés à la télévision et boivent les images qui défilent.

Si, pour la plupart des adolescents, la passion de l'image ne les conduit pas à s'y aliéner, l'addiction au virtuel est, pour d'autres, actuelle et non fictionnelle. Elle se rencontre chez ceux qui trouvent dans ce nouveau support technologique un moyen de traiter, avec plus ou moins de réussite, leur angoisse liée à ce que leur fait subir leur puberté. On s'aperçoit que l'addiction n'élit pas un objet spécifique, mais peut trouver matière à s'exprimer à partir de support divers (objet toxicomaniaque, certes, mais aussi, objet sexuel, addiction au travail, addiction au sonore (3), et enfin, pour ce qui nous occupe, addiction au virtuel).

À partir de courtes vignettes cliniques, je voudrai aborder la question de l'addiction au virtuel chez deux adolescents pour lesquels elle se présente comme une nouvelle forme de la clinique de l'excès.

Laurent ou l'évitement de la rencontre amoureuse

Laurent, aujourd'hui grand adolescent de vingt ans, vit chez ses parents, ou plutôt côtoie ses parents chez eux. Noctambule passionné de Funk, il se couche au petit matin, rarement avant 5 heures. La journée, il dort ou reste enfermé dans sa chambre. Décalé dans le temps, il l'est aussi dans ses rencontres, au sein de son espace familial, comme dans ses relations sociales, amicales et amoureuses.

Laurent a connu un amour fou avec Évelyne. Ils vivaient à plein, jusqu'à la mort, cette passion dévorante, entrecoupée de tentatives de suicide de l'un, puis de l'autre, des deux enfin. Un séjour en psychiatrie a été nécessaire pour interrompre l'accès maniaque de Laurent qui ne supportait pas la séparation. Évelyne est partie depuis trois ans. Depuis trois ans, Laurent reste accrochée à elle, à son souvenir. Il prend de l'héroïne, de la cocaïne, du shit. Il ne peut plus aimer, il a trop peur de souffrir. Alors, il erre dans ses paradis qu'il sait artificiels, mais qui à ses yeux valent bien l'illusion de l'amour. Quant au prix à payer, il ne lui paraît pas plus élevé pour la drogue que pour les ravages que produit en lui ce ratage amoureux. Il passe des nuits entières à pianoter sur son ordinateur, en direction d'Internet, des nuits entières à jouer aux mêmes jeux sur sa console.

L'objet toxique semble remplacer avantageusement l'objet de la génitalité. Le toxique, comme le virtuel, a cet avantage incontestable d'être disponible à volonté. Il n'est pas nécessaire d'en passer par le jeu du désir, la demande suffit. Le manque (marque du deuil impossible ou de l'absence omniprésente) n'est en effet pas le signe du désir. Cette incomplétude appelle une satisfaction, pas une rencontre. Le rapport à l'objet est ici prothétique, l'objet toxique suture l'hémorragie d'objets libidinalisés. La dialectique du rapport à l'objet s'établit en circuit fermé, d'où l'autre, en tant qu'objet de désir est absent. La rencontre amoureuse a bien eu lieu pour Laurent, mais sa fin laisse apparaître les bases sur lesquelles elle reposait. L'autre, Évelyne, est l'objet-tout, le tout dont on ne peut rien soustraire. Son addiction à l'image n'en est pas moins saisissante comme passion de substitution, d'où, en tant que sujet, il est absent.

Dans « Psychanalyse » et « Théorie de la libido », S. Freud rappelle comment « la pulsion partielle orale trouve d'abord sa satisfaction en s'étayant sur l'assouvissement du besoin de nourriture et son objet dans le sein maternel. Elle se détache alors, devenant autonome et simultanément auto-érotique, c'est-à-dire découvre son objet dans le corps propre. Également d'autres pulsions partielles se comportent d'abord de façon auto-érotique et ne se dirigent que plus tard sur un objet étranger » (4) . Je fais l'hypothèse que, au moment de la puberté, se déroule un scénario proche de celui des premiers moments de l'enfance quant à la découverte de l'objet, à ceci près qu'il ne s'agit plus simplement d'un objet partiel, mais d'un objet total, et qu'il ne s'agit alors plus de « complétude » mais de « complémentarité ».

Le primat du phallique et celui du génital ont permis d'organiser en les intégrant les pulsions partielles. L'auto-érotisme laisse la place à la relation libidinalisée à l'objet. Mais, dans le passage entre l'étayage sur l'objet, dont la pulsion a besoin pour trouver satisfaction, et l'investissement du corps propre, conséquence de l'autonomie de la pulsion qui lui permet d'acquérir la qualité de l'auto-érotisme, l'objet a laissé sa trace. L'auto-érotisme peut s'abreuver à la source de la dépendance à l'objet absent. Cet objet idéalisé devient le support de la mutation du choix d'objet à l'adolescence, à condition que le sujet soit passé de l'auto-érotisme au narcissisme. Le rapport à l'objet acquiert alors d'autres significations : aimer l'objet constitue le risque d'une perte de l'investissement de soi, mais apporte en retour la promesse d'un enrichissement narcissique par l'objet aimé.

Si l'investissement narcissique de l'objet est fixé dans des registres de satisfaction qui rendent le sujet dépendant de l'objet, la relation amoureuse sera à l'adolescence de type addictif passionné, l'idéal en étant la fusion avec l'autre. Il ne s'agit pas de chercher en l'autre la différence, mais de combler avec l'autre la béance que creuse cette différence.

Alain, au coeur de la toile

À quinze ans, Alain est un élève très brillant. Il réussit avec une facilité déconcertante qui lui vaut l'admiration de ses professeurs. Depuis quelques mois pourtant, il semble moins bien réussir, même si ses résultats restent satisfaisants : il vit sur ses acquis. À la rentrée de septembre, il intègre une terminale et vient me consulter pour des tics apparus de façon insistante pendant les vacances d'été. Il ne pouvait pas s'empêcher de se toucher le visage. Parfois, il lui fallait vérifier si ses affaires étaient bien rangées dans sa chambre. Il s'endormait de plus en plus tard, au point que, le matin venu, son père et sa mère avaient beaucoup de mal à le réveiller.

Au fil des séances, le détail des troubles dont souffre Alain se précise : ses obsessions ne datent pas d'hier. En effet, depuis sa petite enfance, il connaît ces petites manies, ces rituels dont ses parents ne s'étaient pas inquiétés jusque-là. Mais, en quelques mois, s'est développée une nouvelle obsession qui a pris appui sur ses tics : il se touche le visage, puis se frappe la tête, la nuque. Alain lutte pour résister à ses obsessions, pour ne pas se frapper plus fort ; mais déjà le danger qu'il se fasse mal s'annonce, il a trouvé comme nouvelle cible ses yeux. Il faut qu'Alain se frappe pour tester en quelque sorte sa résistance physique ; il veut s'éprouver en allant jusqu'au bout. Un jour, il vient à sa séance le visage tuméfié : il s'est frappé jusqu'au sang.

Le soir, et une bonne partie de la nuit, Alain se rive à l'écran de son ordinateur. En quelques mois, il acquiert la technique nécessaire pour surfer sur le Web et pour créer sa propre page de site. Il pirate les jeux et logiciels qui l'intéressent, achète un graveur et recopie les jeux les plus demandés qu'il revend autour de lui. Ce petit génie de l'Internet reste collé à l'ordinateur des heures durant, il ne peut plus le quitter. Plus qu'un refuge, ce lien passionnel au virtuel, constitue un écran protecteur en même temps qu'une surface projective. Ce qu'il ne peut élaborer pour lui-même, à savoir un rapport à son corps qui ferait sens, il le démultiplie dans cette soif compulsive de création. Peut-on faire l'hypothèse qu'il fait corps avec l'écran, qu'il cherche à contrôler l'image, à défaut de contrôler la sienne ? Au bout de quelques mois, cette compulsion cesse, il dit avoir fait le tour du système. C'est comme s'il avait vidé de sa substance le contenu virtuel de la toile. L'objet, vidé est à jeter. L'automutilation reprend de plus belle.

Il faut dire le contraste étonnant qui existe entre le monde du virtuel et l'angoisse destructrice qu'il vit au quotidien. Contraste encore entre la capacité créatrice de cet ingénieur de la toile et la pauvreté de plus en plus stéréotypée de nos rencontres, au fur et à mesure que l'automutilation gagne du terrain. Ce contraste s'explique en partie, si l'on considère la créativité apparente d'Alain comme faisant illusion : tels ces petits génies capables d'intégrer une logique de pensée de façon surprenante, mais incapables de se penser. L'automutilation traduirait une volonté de s'effacer devant l'angoisse résultant de cette incapacité. Ici, cette addiction au virtuel s'inscrit dans une lutte pour la survie psychique contre la menace d'effondrement psychotique. Après la faillite des défenses obsessionnelles, l'automutilation vient dire ce que l'atteinte à l'image de soi comporte de blessures narcissiques en même temps qu'une tentative de réparation de cette blessure. Le virtuel serait l'autre face d'un actuel dont la prégnance de la souffrance qu'il comporte ne permettrait pas l'élaboration.

Pour Alain, cette communication virtuelle sans regard est une tentative pour échapper à l'angoisse émanant de son propre visage. Si notre propre visage nous demeure à jamais inconnu de nous-mêmes, nous sommes les détenteurs du secret du visage de l'autre (5) , à condition d'accepter l'interlocution, ce face à face non virtuel de l'échange et de la rencontre ; il faut pour cela accepter d'être vu, soutenir le regard de l'autre, accepter que ce regard aveugle sur nous-mêmes nous échappe alors même que la scène se déroule sous les yeux de l'autre nous voyant. La vérité du sujet en dépend. L'adolescent aux prises avec l'envahissement psychotique ne peut plus supporter ce partage et cet abandon de l'image de soi dans l'échange avec l'autre. Il reste prisonnier d'un monde d'où le partage est impossible, collé à une image de soi qui ne pourrait pas passer par le regard d'un autre. Alain semble lutter ainsi désespérément contre l'angoisse de sa propre disparition psychique en tentant de maîtriser les images et le monde virtuel dans lequel elles évoluent.

Quelques éléments de réflexion à propos de l'addiction au virtuel à l'adolescence

Perte des repères et repères virtuels

Au moment de l'adolescence, si la puberté transforme le corps d'enfance, le pubertaire transforme le rapport que l'adolescent établit avec ce nouveau corps pubère, devenant « corps génital ». Ces transformations modifient le référentiel qui lui permet de se repérer dans son identité personnelle et sa vie émotionnelle, nécessitant de nouvelles « expérimentations ». La disparition du corps d'enfance conduit l'adolescent à chercher d'autres repères de mémoire, à combiner différemment présent, passé et avenir dans un corps qui n'offre plus la continuité de son théâtre. On peut comprendre ainsi, par exemple, la fascination de Laurent et d'Alain pour les jeux vidéo et Internet (pour d'autres adolescents, ce seront les jeux de rôle aussi), qui constituent autant d'hologrammes, de doubles virtuels de la réalité présente et à venir.

Contrairement à l'enfant, pour qui le virtuel n'est qu'une variante de tout espace ludique, voire de tout support projectif pouvant aider à métaboliser l'agressivité oedipienne, dans les jeux de combats notamment, le virtuel prend une autre tournure pour l'adolescent : son investissement du virtuel s'inscrit dans une quête de sens pour une corporéité nouvelle, mais insensée. Le contraste est saisissant entre la maladresse avec laquelle il habite un corps devenu trop grand et son extrême habileté à jouer sur son clavier et son écran avec le virtuel ; il maîtrise les images virtuelles à défaut de pouvoir le faire avec l'image de son corps.

Ce champ d'exploration virtuelle, mais actuelle, de situations physiques, comportementales, dramatiquement investies de sens par ces adolescents, constitue autant d'anticipations de situations où sont mises en jeu la destructivité, la rivalité, la violence des passions, la compétition, le goût de la mort, celui de la toute-puissance. Ces conduites exploratoires permettent habituellement à l'adolescent d'accompagner psychiquement (et de façon ludique) les transformations pubertaires, en trouvant de nouveaux référentiels dans l'espace virtuel du jeu. Ils peuvent s'y immerger et explorer de nouvelles sensations de vitesse, de puissance, adapter de nouveaux réflexes, inventer de nouvelles parades physiques, psychomotrices et psychologiques face à des problèmes inédits. Les nouvelles situations virtuelles de l'espace du jeu aident à imaginer de nouveaux scénarios. L'adolescent peut projeter le monde de ses émotions dans celui du jeu virtuel, qui devient ainsi espace de médiation entre corps et psyché, entre ressenti et émotion élaborée. Dans cette perspective, l'actuel et le virtuel sont liés l'un à l'autre comme les deux faces d'une même réalité sensible, celle de la réalité psychique. Le virtuel apparaît alors comme une voie de passage.

Le risque bien connu lié au recours à cet artefact est celui d'une dépendance à cet objet de transformation (préfiguration de l'objet d'amour). Dans ces cas, l'adolescent semble ne plus pouvoir se séparer de cet univers parallèle, de ce monde clos, à soi, qui rappelle par bien des aspects le monde du jeu de la petite enfance, en ces temps anciens où l'enfant avait l'illusion de trouver-créer les objets. N'est-ce pas un monde qui, justement du fait du virtuel, se prolonge longtemps ? La dépendance à cet univers hologrammique révèle alors la difficulté que rencontrent ces adolescents : entravés dans leur tentative de constituer un espace interne de jeu d'où la transitionnalité ne serait pas absente, ils ne parviennent pas à de se séparer du monde de l'enfance, d'où la réalité est tenue à l'écart au profit du principe de plaisir, pour accéder à un autre monde, moins virtuel, où il faut négocier avec les contraintes de la réalité et de ses principes.

Dans ces cas de dépendance à l'objet virtuel, il s'agit moins d'une créativité en relation avec les nouveaux paramètres de la puberté que d'une lutte contre l'ennui, d'une fuite dans la compulsion, dans un imaginaire coupé de la réalité présente. Ce « virtuel actuel adolescent » peut être alors une voie en impasse. L'objet addictif vient suturer l'angoisse du manque en offrant la facilité d'un objet que l'on peut produire à volonté, objet toujours présent, envahissant le champ de la conscience jusqu'à l'oubli de soi, de la temporalité, de la contrainte de la réalité : le principe du virtuel est celui d'une absence de résistance au plaisir, un évitement de la douleur de penser. L'addiction détourne la libido de son but, idéalise la réalité (déréalise ?), l'espace du réel et celui de l'imaginaire se trouvant momentanément confondus.

Conclusion

Le besoin d'image, comme sur un autre mode sensoriel le besoin de sons intenses (dans l'addiction au sonore que l'on rencontre à l'adolescence) traduit la nécessité dans laquelle semblent se trouver ces adolescents qui recherchent dans ces supports sensoriels des sources externes d'excitations ; comme s'ils ne parvenaient pas eux-mêmes à produire ces images, supports de leur monde interne, comme si leur activité fantasmatique dépendait de cette source externe. À cet égard, on peut se demander si la surface de l'écran ne constitue pas à la fois une source d'excitation avec les images qui viennent s'y inscrire et un pare-excitations, par la médiation qu'elle introduit entre ces images virtuelles et la capacité du sujet à les intégrer psychiquement. La nécessité d'avoir recours à l'image, créant une véritable addiction, pose, dans ce cas, la question du statut de l'objet et de sa difficile intériorisation.

Le virtuel n'est pas ici en cause. Il s'agit plutôt de l'addiction dont il peut être l'objet de la part d'adolescents en quête de sens dans un univers psychique où les repères de l'enfance sont perdus, où les failles narcissiques font apparaître la nécessité de maintenir un appui sur ces images du monde externe pour continuer à éprouver une excitation suffisamment intense pour ne pas disparaître psychiquement. L'addiction à l'objet virtuel met ainsi autant l'accent sur l'addiction, soit le rapport de dépendance à l'objet, que sur la qualité de cet objet de la modernité qu'est l'image virtuelle.

François Marty

Notes

  1. François Marty, psychologue, psychanalyste, professeur de psychologie  ; membre de l'Equipe de Recherches sur l'Adolescence, Laboratoire de Psychopathologie fondamentale et Psychanalyse, Université Paris 7 Denis Diderot.
  2. Sylvain Missonnier propose d'y voir — à juste titre me semble-t-il — le signe précurseur, anticipateur de l'aptitude maternelle de ces enfants qui prennent soin de ces « petits ». La tyrannie de ces animaux virtuels qui sonnent pour rappeler à leurs maîtres l'heure des soins ou du repas me paraît aussi renvoyer au sadisme inconscient de l'enfant vis-à-vis de ses parents, sadisme ainsi expié dans cette dévotion à l'autre « virtuel »
  3. Cf. Marty F., Figures sonores de la violence à l'adolescence, in Adolescence, 1997, 15, 2, 103-111.
  4. Freud S., 1923, « Psychanalyse » et "Théorie de la libido" », in Résultats, idées, problèmes, tome II, Paris, PUF, 1985.
  5. Cf. sur ce sujet Baudrillard J., Le Crime parfait, in Topique, 1994, 53